11.7.05

La peur.

La peur

Des mots qui sortent
Illettrés
D’une bouche qui peu avant
Caressait les syllabes d’un amour

Des fautes commises, des tords de trop
Tard
Ils le sont, dits, les mots
Dits

Des pleurs muets gardés
Secrets
Aux confins d’une paire d’yeux
Qui sèche tout seul contre la peur

17.6.05

Parfois il y a des mots.

Parfois, il y a des mots que l’on met sur feuille, sans trop réfléchir, qui froissent. Que dis-je qui froissent. Qui décoiffent. Non pas les cheveux mais le cœur. Ce cœur qui fait battre le sien parce qu’au soir ou au matin, on le retrouve là où on l’a laissé.

Parfois, il y a des mots que l’on voudrait illisibles parce qu’ils blessent. On les voudrait morts, on les voudrait noirs. Noirs sur fond noir. Blancs sur fond blanc. Fondus sur fond du papier.

Parfois, il y a des mots, il y a des chiffres, des nombres, des gens. Parfois il n’y a rien.

Parfois, il y a des mots que l’on ne voudrait pas avoir lus. Ou qu’on aimerait lire les yeux fermés. Que l’on voudrait se voir effacer.

Parfois, il y a des mots. On les pense, on les dit, on les jouit. Ils font plaisir ces mots, parce qu’il sont vrais, parce qu’ils sont frais. Ces mots, je te les dis.

Parfois, il y a des mots qui ne peuvent en rien changer le fond de la pensée.

Parfois, il y a des mots qui ne se disent pas mais qui se vivent.

Parfois, il y a des mots que l’on tente de remplacer par plus beau.

Désolé, je n’ai rien trouvé de plus beau qu’un…

Je t’aime.

15.6.05

Où que tu sois.

Je n’ai qu’à faire de mes dix doigts, les tourner, les retourner, contre moi, contre le temps. Le temps qu’il m’a fallu pour t’oublier, t’effacer, comme une pluie de mercredi qui, si habilement, nettoie toute trace de sourires. Les rires se sont tuent derrière des pleurs qui sont loin d’être des rayons de fleurs. Le vertige d’une éclaboussure de pluie se dessine au loin alors que je m’y enfonce d’un pas suspendu. J’aimerais avoir, en ce moment même, une corde faite de filons d’or, incassable comme le son, et m’y perdre. Pas longtemps, seulement l’espace de quelques secondes, de fractions d’éclats qui me permettraient enfin d’y voir plus clair. Les yeux fermés, tout est plus clair, tout est pair, repère. Je les fermerais, ces yeux aveuglés d’avoir trop vu, ces oreilles d’avoir trop souvent dit oui, ce cœur qui en a mal de n’avoir su. Su te dire à quel point il souffre d’un poing au cœur, d’un point en pleur, d’une cicatrice qui ne s’efface plus. Indélébile elle est comme l’encre qui fuit sur la feuille, comme les mots qui dansent en des phrases mal tournées. Qui vont dans quelques temps, se retourner contre moi en un pied de nez, un pied marin, un pied dedans, l’autre dehors et qui respire, qui respire ton doux bouquet bleu marin. Je te suivrais bien, mais j’ai le mal de mer, le mal de toi, de moi, de nous. Le mal de tout. Même la plus douce des berceuses ne sauraient guérir l’envie folle que j’ai de tout foutre en l’air et t’y rejoindre, à l’autre bout de ton pays. Malheureusement, il est déjà occupé. La place n’y est pas restée vide longtemps. On me l’a volée, me l’a violée. Je n’avais qu’à ne pas fermer les yeux, qui derrière leurs larmes, ont baissés la garde. Je te garde et prend garde à toi. Où que tu sois.

Paradis piégé.

Un sourire au détour d’une rue
De longs cheveux roux comme le feu
Une paire de yeux qui se pose, nu
L’image m’invite au jeu

Les règles sont simples comme un et un
Deux pas devant, les bras battants
Les airs d’un souffle commun
Bientôt je ne serai qu’un con battant

Mon ciel gris se refait doré
De la tête jusqu’aux pieds
Les nuages, d’un coup de foudre, s’éventrent
Depuis que tu as mis pieds dans mon antre

Je t’ai dit d’entrer, faire comme chez toi
Battre mon cœur, pendant qu’il est temps
Avant que la poussière ne fasse sa loi
Avant qu’hier pousse sous mon toit

31.5.05

Je tiens à le préciser.

Avant que l'on me bombarde de questions, je vais très bien.
Ne vous inquiétez pas.
:)

Welcome to the cruel world...

Elle en avait assez de faire les pas à sa place
Lui qui venait pile de se montrer la face
Premier respire d’un air taché
D’un geste de la main, un soupir détaché

Ça doit pas être drôle d’arriver
Comme une goutte dans un verre rempli à moitié
Que l’on prend pour pleurer les larmes
Celles qui nous tuent, qui nous font perdre notre charme

La nuit était noire, les étoiles filaient la solitude
Au fond d’une grange abandonnée, elle a mis fin
A l’habitude
Aux sourires innocents qui arrivaient enfin

Elle monte la tête basse, les yeux au sol
Les regrets s’accordent avec bémol
Elle voudrait faire un pas en arrière, un pas à sa place
Il est trop tard, il n’est déjà plus à sa place.

11.5.05

Les contraires s'attirent....

Quand j’étais petite et que je portais la couche aux fesses, pas celle que ma maman me mettait après que j’aie eu fait plein ma culotte mais plutôt la, ou devrais-je dire les, couches que mon papa me filait quand je désobéissais, je n’avais pas d’amis. J’étais bien seule dans ce monde de grands et je ne comprenais pas pourquoi mon père, quand il rentrait tard le soir avec une haleine qu’il gardait jusqu’au petit matin, me giflait de la sorte. Fais pas-ci, touche pas à ça, et paf! Marche droit comme un garçon, arrête de rêver, et repaf! J’en ai reçu des corrections. Tellement que je n’avais pas assez de doigts pour les compter et même si j’avais eu des amis, eux non plus n’auraient pas eu assez de doigts pour garder registre de ces mornifles. A l’école, c’était la même chose. Chaque fois que le professeur, monsieur comme il fallait que nous l’appelions, n’était pas de bonne humeur, j’en prenais pour mon rhume. Pas étonnant que j’étais toujours alité avec des ecchymoses plein les bras. Tellement que je ne savais plus quoi en faire. J’aurais eue des amis que même une vie n’aurais pas suffit à leur les rendrent. Une fois, Michel, celui qui fait du bricolage avec du carton jaune, toujours cette couleur, sans doute parce que les bleus qu’il porte, combinés avec le jaune du carton, donne vert, vert comme espoir, il m’a parlé. Il m’a demandé pourquoi je portais des marques sur les bras comme ça. Je lui ai menti en lui répondant que mon papa il m’élevait au meilleur de ses connaissances mais étant donné qu’il n’était pas allé à l’école bien longtemps, il préférait les travaux manuels. Lui, Michel, sa peau n’était pas bleue pour les mêmes raisons que moi. Il m’a expliqué que chaque jour qu’il passait sur terre il se rapprochait de la mort, que chaque fois qu’il posait le pied devant lui, c’en était un de moins avant de rejoindre le ciel. C’était pour ça que ses bras bleuissaient, pour qu’il s’habitue à mourir en prenant la couleur du toit au-dessus de nos têtes. Un jour, Michel n’était pas à l’école. Je pensai alors qu’il avait fait le grand saut, le pas de trop, et qu’il avait posé ses pieds sur les nuages. Mais une semaine plus tard, il est revenu. Il était brun comme du bois parce qu’il revenait de voyage. Je lui ai demandé si où est-ce qu’il était allé le ciel était brun et il m’a dit que non, là-bas aussi il était bleu. Il était devenu brun parce que ses bras, et tout son corps, prenaient la couleur de la terre, qu’il sentait ses membres s’attacher à sa vie. J’étais triste pour lui parce que je savais que depuis longtemps il rêvait de partir vers le haut mais j’étais contente en même temps parce que je savais qu’il ne mourrait jamais. Je pourrais alors l’aimer toute ma vie, enfin ce qu’il en reste, parce que plus ça allait, plus mes bras s’approchaient du ciel. Les contraires s’attirent comme disent les grands. Je pense qu’on s’est attiré moi et Michel parce qu’un jour je lui ai donné un bec sur la joue et sa peau est devenue toute rouge; je savais alors qu’il était proche de mon cœur.

8.5.05

Bon début d'été à tous!!!

Jimmy, dans un élan de générosité afin de venir en aide à sa femme qui, jour après jour devait s’occuper des enfants, s’est fait couper l’herbe sous le pied. Je m’explique. Enfin je ne me l’explique pas mais laissez-moi vous le raconter tel qu’il me l’a été dit quand j’étais petit.
Pendant que les enfants prenaient leur petit déjeuner à la cuisine devant la fenêtre qui sous l’emprise du soleil, paraissait sale, Jimmy profitait des rayons à sa façon. L’herbe était haute de trop de pluie et il décida, ce matin-là, de la dégarnir d’un brin. La tondeuse, rouge vif comme une morsure de vampire, avait hiberné dans sa cachette tout l’hiver. Bien à l’abri de la neige, si peu abondante cette année, et du givre qui avait glacé les artères de la ville, elle avait eu amplement le temps de perdre la main. Jimmy devait donc la lui refaire. Le cabanon était plein, du plancher jusqu’à l’échelle accrochée au plafond. Il commença à sortir tous les outils, après quoi il prit une bière, suintant comme un poisson dans l’eau mais satisfait enfin de revoir sa Toro. Il n’avait qu’envie de la prendre par les cornes et la guider aux quatre coins du terrain. Il sortit l’engin en prenant bien soin de ne pas l’abîmer sur les autres outils tranchant ou encore perforant qui auraient pu l’endommager mais, comme si elle avait prit du poids durant son séjour au fond de sa tanière, elle alla frotter sa paroi droite contre le cadre de porte. Ce n’était pas une belle image, encore moins pour Jimmy qui se rua sur sa féroce bête et la couvrit de baiser. A la manière d’un enfant qui aurait échappé son ourson en peluche, il la serra très fort contre lui et la flatta dans le sens du métal, comme elle l’aimait. Tellement que Jimmy, lorsqu’il s’acharnait sur elle, la voyait rougir et devenir encore plus belle qu’elle ne l’était. Un morceau de peinture a volé dans les airs, défiant vents et autres plaisirs d’un début d’été qui s’est fait attendre, et a atterri sur le pavé, route qui unissait la maison à la cabane en bois dans la cour arrière. Jimmy coucha sa tondeuse sur l’herbe qui croulait sous le poids de l’engin. Il empoigna la corde, où était rattaché la poignée qui, si habillement épousait les contours de sa main, et tira son coup. Puis un deuxième, essuyant une goutte de sueur au passage et dessinant sur son visage un air troublé et finalement un troisième et dernier, dans un effort soutenu. Le moteur ne calla pas cette fois. Le son, aussi rassurant qu’un pleur d’enfant, fit sourire Jimmy qui en était venu à bout. Les vrombissements le rassuraient, sa tondeuse n’était pas morte, seulement un léger accrochage, rien de plus. Il écouta le bruit répété de l’hélice qui fouette l’air et remarqua que les deux morceaux de métal, placés en croix, ne tournaient pas rond. Elliptique serait approprié dans ce cas-ci. Il la souleva à deux mains et la fit basculer sur le côté. Malheur, le moteur tournait encore. Son pied glissa sur l’herbe fraîchement mouillée par la rosée et s’emmêla aux couteaux qui tournaient si rapidement que même les libellules en étaient étourdies. Un filet, de la taille d’un jet d’eau directement sorti d’un boyau d’arrosage, vola comme pour aller danser avec les abeilles mais il échoua sur les dalles de béton avec un fracas que les enfants entendirent malgré la fenêtre de la cuisine qui était fermée. La femme de Jimmy, Suzanne n’entendit rien mais à voir l’expression sur le visage de ses deux gamins, elle comprit que quelque chose ne tournait pas rond. Elle se pointa à la porte patio et ne put faire autre chose que de constater que son mari, recroquevillé sur lui-même, se tordait de douleur. Elle ouvrit la porte, puis le moustiquaire en moins de temps qu’il ne faut à un oiseau pour venir se heurter à une fenêtre fraîchement nettoyée, et descendit les trois marches la séparant de Jimmy. Elle se cambra sur lui et remarqua qu’une mince couche de peau avait été retranchée du pied gauche de son mari. Sa sandale avait été projeté à quelques mètres de là, dans une plate-bande de ronces. Le chemin se noyait dans une marre couleur tondeuse et Jimmy criait une fausse note parce que ses cordes vocales avaient du être touchées par le malheureux incident. Elle retourna à la maison et appela les ambulanciers en leur expliquant que son mari s’était fait couper l’herbe sous le pied. Elle pleurait à chaudes larmes bien que la température de son corps avait chuté de quinze degrés comme ça, sans avertissement. Elle s’est lourdement écroulée au sol et s’est heurtée la tête contre le sol. Comme pour ralentir sa chute, inévitable, elle a mis la main sur ce qui traînait. Le rond du poêle qui évidemment, avait été laissé en marche par les enfants qui eux aussi avaient perdus toute connaissance de vie. Suzanne s’enflamma et la maison fût dévastée par les flammes. N’en reste maintenant qu’un terrain vague où les enfants s’amusent depuis le lot a été transformé en parc. Jimmy, je ne sais pas ce qu’il lui est arrivé par la suite mais aujourd’hui, j’ai croisé un homme avec une jambe en moins. En fait, il ne lui manquait que la partie inférieure, du genoux jusqu’au pied. Peut-être était-ce Jimmy? Je ne sais pas mais quand j’ai mis les pieds chez moi, je me suis tout de suite dirigé vers la cuisine. Le rond était fermé comme me l’avait enseigné ma mère avec cette histoire qui selon moi, ne tient pas debout.

4.5.05

0122158.101, décomposable jusqu'au dernier...

Texte écrit avec les contraintes suivantes:

Doit commencer par 022158.101.
Doit se terminer par jeune prodige.
Écriture automatique sans relecture.
Voilà.

022158.101 gisait par terre, inanimé. Pas l’homme qui s’est effacé derrière ce vulgaire numéro mais la matricule seulement. Parce qu’ici, les hommes, quand ils entrent, ils deviennent automatiquement des numéros. Souvent faux et rarement gagnant. Après nous avoir lavé le cerveau en nous inculquant une manière de penser, les lettres que nous portons si fièrement sur notre baptistaire se transforment en chiffre qui eux se multiplient rapidement pour ne devenir qu’une identité trafiquée. Tous les jours la même routine : séance de « briefing » le matin afin de nous apprendre une manière, une bonne, une qui prend toute la place de nos rêves et ambitions et les entasse dans un coin que l’on oublie parce qu’ils nous le demande, ensuite, c’est le dîner pour tous à la cafétéria où les chaises, les tables et même la nourriture sont d’acier inoxydable. Par la suite, l’entraînement au gymnase, la douche, le souper et finalement, le dodo. Ils contrôlent jusqu’à nos nuits, le seul moment de la journée qui nous appartient vraiment. Aussitôt que nos pensées s’égarent, ils s’empressent d’en reprendre possession et de les envoyer aux oubliettes. Mon père n’a jamais accepté de se faire ainsi diriger, moi non plus mais étant donné mon âge immature, je l’ai toujours toléré. La dernière fois que j’ai vu celui qui m’a mis au monde, je veux dire celui qui m’a donné mon nom, c’était il y a deux jours à la cafétéria. Nous avons mangé ensemble et il m’a dit alors :

- Tu sais Pierre, j’en ai marre d’être ici et je regrette que tu aies du me suivre mais fis-toi sur moi, ça va changer bientôt.

Mon père m’appelait par nom. C’était le seul d’ailleurs. Pour les autres, je n’étais qu’un mouton parmi tant d’autres, le mouton 023154.03. Le dernier nombre, celui après le point, c’est le nombre qu’ils n’aiment pas. Plus il est élevé, moins ils l’aiment. Il représente le nombre de fois où l’on a songé à quitter l’endroit d’une manière ou d’une autre. D’une manière qu’ils ne nous ont pas montrée en tout cas. J’ai essayé trois fois mais c’était seulement pour tester, pour voir où les conséquences me mèneraient. Elles ne m’ont jamais amené bien haut. Chaque fois, je me suis retrouvé au fond d’un trou, seul comme un homme peut l’être quand le seul moyen de se rappeler de son nom c’est de l’écrire sur tout ce qu’il trouve pour ne pas oublier qu’il est en lettres et non en chiffres. Je me suis toujours demandé comment mon père, 022158.101, s’en était tiré à chaque fois. Je l’appelle par son numéro parce que son nom je l’ai oublié. J’aurais du l’écrire quelque part mais j’étais déjà assez occupé à retenir le mien que le sien s’est changé en nombre. 022158.101. Ça ne lui allait pas tellement bien d’ailleurs à mon père. Il n’avait pas une face à numéro. Encore moins un cœur et une âme. J’ai donc trouvé son identité ce midi par terre, sur le plancher d’acier. Je marchais en rang, derrière un autre numéro et j’ai vu, de mes yeux, qui sont encore les miens, quelque chose qui se démarquait de la surface rectiligne. Un bout de plastique, à peine plus gros qu’un vingt-cinq sous, à l’époque où il y en avait encore dans le monde. Peut-être y en a-t-il encore mais il y a trop longtemps que je n’ai pas mis les pieds à l’intérieur. J’ai pris la matricule et en ai reconnu le numéro. Je l’ai mis dans ma poche, à l’abri de toute cette merde et je me suis assis devant mon cabaret de bouffe que l’on ne donnerait même pas aux animaux.

Je ne devais pas être dans mon assiette ce midi. Je dis « je » mais peut-être serait-il plus exact de dire « il » parce que ce midi, partout dans l’inox on entendait : T’a vu 023154.03, il n’ pas l’air dans son assiette. Je pensais à mon père, à ce qu’il était devenu. J’avais la tête ailleurs mais pas trop parce si je m’éloignais trop, ils auraient fait tout en leur pouvoir pour me la ramener les pieds sur terre. J’aurais bien demandé à quelqu’un ce qu’il était advenu de 022158.101 mais je ne voyais personne, que des numéros. J’ai donc, à la fin du repas, pris mes deux identités et je me suis entraîné comme jamais. J’ai soulevé, au « bench press », défoulement livres. Jamais je n’avais été capable de soulever une telle charge mais aujourd’hui, j’ai réussi. Peut-être à cause de mes deux identités? J’ai pris ma douche plus longtemps qu’à l’habitude. Je ne sais pas mais je suis le dernier qui est sorti, quand ils sont venus me chercher parce que c’était trop long. J’ai mangé deux assiettes de cette bouffe de merde qui ne goûtait même pas rien et j’ai ensuite dormi. Et j’ai rêvé. J’ai rêvé que je m’évadais. Qu’enfin je rentrais, laissant derrière moi tous ces moutons blancs.

Le lendemain, quand je me suis réveillé au son de la cloche, j’ai constaté que ma peau était devenue noire durant la nuit. Je me suis frotté mais rien à faire, la couleur me collait à la peau. J’ai regardé mon matricule. Le trois était devenu quatre tandis que celui de mon père, que j’avais tenu entre mes doigts toute la nuit, s’était effacé. Plus aucune identité n’y était visible. Que des lettres qui formaient le mot : Pierre. J’étais donc un junior, un enfant qui portait le même nom que son père. J’étais Pierre deux. J’étais libre de faire ce que je voulais parce que maintenant j’étais Pierre deux. Je n’étais plus le jeune débutant qui se laisse marcher sur les pieds et la tête. Un soldat est venu me chercher dans ma cellule, parce que je mettais trop de temps. Il m’a pris le bras de son air menaçant et m’a demandé :

- Numéro de matricule? Jeune novice.

- Pierre deux. Pas jeune novice, jeune pro, dis-je.
2004-2005